C’est Toto qui écrit un roman :Frédéric Beigbeder
Ami de Michel Houellebecq, Frédéric Beigbeder, avec 99 F, publie une œuvre d’un genre voisin d’Extension du domaine de la lutte : thèse de sociologie et d’économie mise en fiction, utilisant les deux armes du didactisme et du rire. On tient là un auteur majeur du XXe siècle, s’il faut en croire la quatrième de couverture de l’édition de poche de son roman Vacances dans le coma : « Chamfort et Balzac étaient de la même trempe ». C’est d’ailleurs timoré, presque injuste : Radiguet, Cocteau, Crébillon fils, Laclos, La Rochefoucault, Stendhal ont eux aussi un talent comparable à celui de Beigbeder.
Ce qui le caractérise, c’est la forme de son esprit, malin, caustique, brillant. Il fait figure, dans la littérature contemporaine, du gamin surdoué, l’œil vif, la mèche sur le front, le lazzi à la lèvre. Il vous bricole un roman comme certains préadolescents bricolent des programmes informatiques. Ce n’est pas Beigbeder qui, tel un tâcheron exténué de la littérature, bâtirait une intrigue sur des rebondissements invraisemblables, des péripéties gratuites, des ressorts psychologiques grossiers. On attend de lui qu’avec son insolence de jeune loup, il bouscule nos routines. Bougez avec moi ! Positivez ! Vivez intensément ! Fraîcheur de vivre ! Tels sont ses mots d’ordres esthétiques. La trame narrative de 99 F est un modèle de fraîcheur. Octave est un jeune publicitaire écœuré par son métier. Il n’a pas le courage de démissionner. Il a quitté Sophie, la femme qu’il aimait, lorsqu’elle lui a annoncé qu’elle attendait un enfant de lui, parce qu’il veut être libre. Il préfère fréquenter une prostituée avec laquelle il ne veut pas de relations sexuelles. Au déchirement entre le devoir moral et l’intérêt se superpose le déchirement entre la maman et la putain. Tout cela est très neuf. On y croit, on s’attache au personnage.
Octave méprise les entreprises qui lui commandent des réclames idiotes et refusent ses réclames intelligentes. La réalisation d’un film publicitaire pour le fromage frais Maigrelette donne la charpente du roman. Au milieu du récit, coup de théâtre : à l’occasion du tournage en Floride, Octave se prend de haine pour les nouveaux exploiteurs capitalistes, les retraités américains vivant grassement de leurs fonds de pension. En compagnie d’un collègue et de la prostituée, devenue vedette du film, il pénètre au hasard dans une villa de Miami et massacre une riche retraitée. La scène répond à une triple nécessité ; nécessité psychologique : on y croit de plus en plus, l’évolution intérieure du personnage débouchant inéluctablement sur cette tragédie ; nécessité critique : l’ouvrage pointe un doigt vengeur vers les véritables maîtres du monde et, symboliquement, met en pièces l’oppresseur ; nécessité esthétique : une scène de violence est toujours la bienvenue pour délasser le lecteur. Il faut du sang partout pour que l’on comprenne bien qu’on n’est pas seulement dans un feuilleton sur le yaourt. On reconnaît le véritable écrivain à cette manière de condenser toute une richesse de sens en une scène.
À l’issue du tournage, re-coup de théâtre : Octave apprend qu’il bénéficie d’une promotion. Ensuite, il remporte un grand prix au festival du film publicitaire ; au moment même où on lui remet le prix, un commissaire lui passe les menottes sur scène. L’efficacité narrative et le sens du condensé sont tels ici (récompense et châtiment) qu’ils emportent l’adhésion. On y croit tout à fait. Que nous sommes loin des bas procédés feuilletonesques, que nous sommes contents de lire ça plutôt que de regarder une série télévisée. D’ailleurs les coups de théâtre se succèdent à un rythme serré, puisque tout le monde se suicide, ou tente de se suicider, Marronnier (un collègue d’Octave) et Sophie. On ne peut plus lâcher le livre, on se demande qui encore, dans ce monde crépusculaire de la publicité, choisira à son tour l’issue fatale.
En prison, Octave connaît la rédemption, et se met à aimer sa petite fille, qu’il n’a jamais vue. C’est du Dostoïevski, et le lamento du héros incarcéré, seul face à sa vie détruite, atteint des accents lyriques inouïs dans la prose française. Entre temps, encore un coup de théâtre : ceux qu’on croyait morts ne l’étaient pas. Les deux suicidés vivent en fait une vie idyllique sur une île tropicale, en compagnie d’autres privilégiés faussement morts, Marilyn Monrœ, Romy Schneider, la princesse Diana, etc. L’épisode est l’occasion de quelques descriptions lyriques de la nature tropicale, et présente l’avantage de citer beaucoup de noms célèbres. On hésite : s’agit-il d’un numéro de Voici, ou d’une parodie des faux idéaux de bonheur répandus par la publicité ?
Cette hésitation est précisément le produit de l’habileté de l’auteur. Mais l’hésitation ne dure pas, car le message doit être clair : nouveau coup de théâtre, l’ami, ne supportant plus ce paradis vide, se suicide pour de bon, démontrant ainsi à quel point les fausses valeurs de notre monde sont meurtrières (symbole).
On a donc là un roman intègre, brutal, sans concession : de l’argent, de la violence, du sexe, et, à la fin, un enfant, qui vient sourire de toutes ses fossettes roses dans l’imagination du personnage principal, parce que, tout de même, il faut un peu de tendresse, on n’est pas seulement dans un monde de brutes.
Sur le plan narratif, un mauvais écrivain se reconnaît à son utilisation de bonnes grosses ficelles usagées. Frédéric Beigbeder est un bon écrivain.
Mais c’est surtout le style qui fait l’écrivain. Beigbeder invente un style qui nous montre les choses sous un jour totalement nouveau. Il sait tour à tour nous faire rire et pleurer. L’écriture est alerte, vachement jeune. À la suite de Queneau et de Céline, Beigbeder intègre la langue parlée dans la prose écrite, en fait un puissant instrument poétique. Des phrases comme celles-ci permettent de se rendre compte à quel point la langue orale peut être, elle aussi, le matériau d’une création authentique :
Bon sang, ce que c’est compliqué, si on ne fait pas gaffe, on peut se faire avoir en moins de deux.
L’humour juvénile de l’auteur bouscule les représentations figées. Certaines de ses formules passeront à la postérité, telles que :
Cabrioles en cabriolet.
Je dépense donc je suis.
Cette voiture ressemble à un suppositoire géant, ce qui s’avère pratique pour enculer la terre.
Je suis un caméléon camé.
Te voilà coq en pâte chez les poules de luxe.
Ne regarde pas la paille qui est dans la narine du voisin mais plutôt la poutre qui est dans ton pantalon.
Les Hauts de Hurlements.
On est trop sérieux quand on a 33 ans.
[il] opine du chef (normal, c’est lui le chef).
C’était à Méga-rail, faubourg de partage.
Les amants sont des aimants.
Il faut dire les choses telles qu’elles sont : un baiser est parfois plus beau que baiser.
On n’entend pas une mouche voler : normal, elles savent qu’elles risquent de se faire violemment sodomiser.
Grosso merdo.
Vous êtes des créatifs et moi je suis une créature.
Homme libre, toujours tu chériras l’amer.
« C’est trop éthéré. » « Oui mais c’est très hétéro. »
« Elle attend un enfant. » « Ça alors ! C’est drôle, moi j’attends un canapé. »
Quand elle tournait la tête les mecs avaient la tête qui tournait.
Elle s’est teint les cheveux mais ils ne sont pas blonds, non, ils sont oblongs (l’humoriste est tellement content de cette trouvaille qu’il la réitère à trois reprises).
Le village compte 110 habitants, sans compter les iguanes.
Ils végètent au milieu des végétaux.
Leur ventre pend au-dessus de leur bermuda qui se tient à carreaux.
Dans sa juvénilité, Frédéric Beigbeder fait revivre toute la tradition de l’esprit français, si fin, avec ses paradoxes profonds sous l’apparente légèreté, et 99 F prend un peu l’allure d’un film hexagonal des années soixante-dix, avec de la fesse, du rire et des rebondissements, bref de ce qu’on appelait un spectacle familial, dans lequel Annie Girardot lancerait à longueur de dialogues les bons mots de Michel Audiard :
La seule chose que je ne pourrai jamais changer chez toi, c’est mon âge.
Tu n’es pas gentil d’être aussi gentil.
Si les hommes font tant de peine aux femmes, c’est sans doute parce qu’elles sont tellement plus belles quand elles pleurent.
etc. intarissable, le jeune surdoué. Où va-t-il chercher tout ça ? Qu’est-ce qu’il va encore nous inventer ? Pas seulement malin, mais cultivé, toujours à la plume une fine allusion littéraire, une citation indispensable à son propos, et très inattendue, le début de Salammbô, l’« homme libre » de Baudelaire, « Je pense, donc je suis », et bien entendu (car il est jeune, car il est libre) du Rimbaud. Un personnage ne peut pas se baigner sans qu’aussitôt notre auteur, avec la vivacité qui le caractérise, ne case adroitement, hop là, « et dès lors je me suis baigné dans le poème de la mer », en précisant, à l’usage de son cœur de cible, la ménagère de moins de cinquante ans, qu’il s’agit d’un texte de Rimbaud. Elle adore, la ménagère de moins de cinquante ans, les petits délurés qui savent caser du Rimbaud ou du Flaubert au bon moment. La fibre maternelle, sans doute. Il est si intelligent, regardez-le, comme il est chou. Et lui, heureux de cette tendresse admirative, en rajoute, se rengorge. Gad mman, gad mman, ma belle phrase, gad mman, il est beau mon roman. Souvent, dans le but évident de se rendre intéressant, le loustic profère des gros mots qu’il a entendus prononcer par ses petits camarades. Pour avoir l’air dessalé, il en lâche à jet continu : « fist fucking », « taille des pipes », « s’astique le clitoris », « se pisse dessus, se gouine et se branle », « pisser du sperme avec mon gland », « venir dans mon pantalon », etc. La maternelle ménagère glousse, fait semblant d’être choquée. Il est drôlement viril, son petit Frédéric. Il est si trognon, quand il prend des mines, et qu’il croit naïvement que ses pipi caca prout zizi popo vont offusquer les grands et lui donner l’air d’un homme. Bref, on l’adore. À la fin de la lecture, on a envie de lui offrir des sucettes, de lui moucher le nez, et de lui dire d’arrêter un peu de faire l’intéressant.
De même que Jarry a métamorphosé une blague de potache en chef-d’œuvre, Frédéric Beigbeder transforme en littérature de vieilles blagues de cour de récréation. C’est Toto qui écrit un roman. Souvenons-nous, nous qui n’avons pas le même génie insolent : depuis nos sept ans, nous avons toujours entendu les copains, à l’école, ressasser d’infinies variantes sur « opiner du chef », « enculer les mouches », « je (pisse, pète, ponce, pince) donc (j’essuie, j’ia suis, je fuis, je cuis…) ». Plus tard, on retrouvait les mêmes bonnes vieilles blagues interprétées par le cousin charcutier éméché, à la fin du repas de noces de la tante Josette. Mais, dans les vieilles blagues comme dans la musique classique, il y a les instrumentistes médiocres et les interprètes de génie. Concettiste éblouissant, Frédéric Beigbeder est un peu le Paganini du comment vas-tu yau de poêle, le Glenn Gould du c’est ici que j’habite de cheval.
Car il ne faut pas se laisser prendre à ses airs canailles, voire à la basse vulgarité dont il se donne parfois le genre, comme les gosses de bourgeois qui veulent embêter papa et maman. Une vraie pensée se dissimule sous ces apparences. Le début de 99 F donne le ton :
Tout est provisoire : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. La mort est tellement inéluctable qu’elle prend tout le monde par surprise. Comment savoir si cette journée n’est pas la dernière ? On croit qu’on a le temps. Et puis, tout d’un coup, ça y est, on se noie, fin du temps réglementaire. La mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer.
Observons bien la savante construction de cette entrée en matière, l’art consommé du romancier : Il fait alterner, phrase après phrase, une vérité première avec un concetto, un jeu de mots ou un aphorisme rigolo qui la rend tout à coup fraîche et pimpante. Bref, l’art de Beigbeder consiste à récupérer le vieux fonds de la sagesse des nations et à lui donner l’air sympa, cool, pas prise de tête. Philosophie de comptoir, certes, mais transcendée, tendance, à l’usage du cadre pressé ou de l’adolescent chébran. C’est un style qui pourrait faire école. On imagine les débuts de romans du futur :
Le fond de l’air est frais.
Beaucoup plus que moi, en tout cas, après la murge que je me suis prise hier soir au Roxy.
Tant qu’on a la santé.
Il faut en profiter pour la fuir. C’est précisément ce que venait de faire Jo le Toulonnais, en solo et en catimini.
Par ailleurs, notre auteur ne perd pas de vue qu’un bon roman devrait toujours apprendre quelque chose à son lecteur, mais pas de manière didactique et ennuyeuse, comme ces professeurs qu’il ne manque pas une occasion de critiquer. Il faut de l’habileté, de l’élégance pour glisser discrètement dans le texte l’information nécessaire. Ainsi voit-on, dans 99 F, deux publicitaires renommés dialoguer pendant cinq pages, s’échanger des renseignements sur le monde de la publicité, en une brillante variation sur le vieux schéma des personnages se déclarant ce qu’ils savent déjà, pour la gouverne du lecteur. Si Shakespeare avait été Beigbeder (il en avait la trempe), il aurait pu écrire, par exemple : « tu n’es pas sans savoir, cher Roméo, que nous vivons à Vérone », « certes, Juliette adorée, mais n’oublie pas qu’il s’agit d’une riche cité d’Italie du Nord arrosée par l’Adige, lequel se jette dans l’Adriatique. » Dans 99 F, cela donne :
— [Colgate] offre des cassettes vidéo aux enseignants pour expliquer aux gosses qu’il faut se laver les dents avec leurs dentifrices.
— Oui, j’en ai entendu parler. L’Oréal fait la même chose avec le shampooing « Petit Dop » […]. Tant qu’il n’y aura rien d’autre, la pub prendra toute la place. Elle est devenue le seul idéal […]
— C’est terrible. Non attends, ne pars pas, pour une fois qu’on cause, j’ai une anecdote encore meilleure, (etc.)
Mais c’est à la fin du roman que notre auteur montre toute la richesse de sa palette stylistique : de l’aphorisme épatant, on passe au poème en prose bouleversant. Dans les films poétiques, les ralentis en contre-jour montrent qu’il faut pleurer. Chez Frédéric Beigbeder, ce sont les énumérations d’images très lyriques, avec du ciel, de l’océan, des citations de Rimbaud et de Lautréamont qui permettent au lecteur de comprendre que là, on ne rigole plus, c’est la minute d’émotion, le délire du poète dont le vent fait flotter les longs cheveux sur les épaules inspirées. Grandiose scène finale de la mort du héros (violons, flou, surexposition) :
sombrer ; traverser le miroir ; enfin se reposer ; faire partie des éléments ; des ocres propres aux rayons pourpres […] ; boire des larmes de rosée ; le sel de tes yeux ; leur bleu rigoureux ; tomber ; faire partie de la mer […] crawler entre les anges et les sirènes ; nager dans le ciel ; voler dans la mer ; tout est consommé.
Stylistiquement, on reconnaît souvent un mauvais écrivain aux efforts qu’il fait pour paraître avoir du style, à ses affectations de trouvailles qui le font fatalement écrire comme tout le monde. Frédéric Beigbeder est un bon écrivain.
Mais par-dessus tout, un grand écrivain, c’est une vision du monde radicalement neuve. On trouve dans 99 F ce mélange qui fait les chefs-d’œuvre : modernité et éternité, mode et métaphysique, critique sociale et méditation sur l’homme. Pour l’éternité, on l’a vu, 99 F nous apprend que le temps passe, que l’homme est mortel et que c’est très triste. Pour la modernité, il s’agit d’une satire sans concessions du monde contemporain. Personne n’est épargné. Tout figurant convoqué sur la scène est automatiquement affublé d’un adjectif qui permet de le définir une bonne fois. Le petit personnel romanesque se compose ainsi de « grosses assistantes », de « quadragénaires dépressives », de « gros tas boudinés », de « stylistes dépressives » et de « cost-contrôleuses liftées ». L’auteur a compris deux principes essentiels de l’art du roman :
a - Ne jamais faire apparaître un personnage sans le caractériser rapidement et concrètement.
b - Comme ce personnage est secondaire, le caractériser toujours de manière négative, ridicule, afin que le lecteur éprouve une agréable sensation de supériorité.
Dire du mal des autres est le plus commun des plaisirs humains, il est normal que le roman l’exploite. Les noms des personnages obéissent au même principe. On trouve des Nathalie Faucheton et des Enrique Baducul. Le lecteur sait ainsi tout de suite à qui il a affaire. C’est bien pratique.
Récit engagé, 99 F est aussi un roman de gauche. Ici, il faut saluer le risque pris par Frédéric Beigbeder, son courage de militant. Il ne se contente pas de dénoncer le capitalisme et le monde frelaté de la publicité. Une analyse politique d’une autre envergure soutient tout le complexe échafaudage théorique de cette œuvre : les nazis étaient méchants. Certains précurseurs de Beigbeder avaient, certes, abouti à des conclusions similaires, mais il n’est pas mauvais de rappeler les grandes vérités. D’ailleurs, l’analyse beigbedérienne va beaucoup plus loin, opérant des assimilations audacieuses, mais convaincantes. Publicité = Gœbbels, Annonceurs = Hitler, Société de consommation = IIIe Reich. Les vilains sont partout. Heureusement, il y a quelques résistants comme Beigbeder. Chantre de l’antiracisme, il manifeste tout son respect des « Blacks » (toujours dire « Black », attention, « Noir », c’est raciste), des « Beurs », des femmes, des homosexuels. On le voit, cette œuvre sincère et dure nous change des fadeurs du politiquement correct.
Il est dommage qu’une catégorie importante de minorités opprimées ne soit pas représentée. Et les cultures régionales ? Les Bretons ? Les Corses ? Les Basques ? Voilà un sujet pour lui. On rêve d’une suite à 99 F, où Octave prendrait à Saint-Flour, dans la perspective de la rédemption par l’air pur, la direction d’une boîte échangiste auvergnate spécialisée dans le Saint-Nectaire fucking (sodomie assistée par produits laitiers d’appellation contrôlée). Il tomberait amoureux d’une jeune fermière qui se prostituerait dans les foires agricoles. Mais les multinationales de la crémerie exigeraient la pasteurisation, Octave hésiterait d’abord, semblerait choisir lâchement le confort, puis, profitant d’un G8 des puissances laitières qui se tiendrait à Aurillac, il écrabouillerait les grands de ce monde à bord de sa moissonneuse-batteuse Harley-Davidson. Le roman se terminerait par une méditation bredouillante et nocturne du héros au sommet du Puy de Dôme, le vent d’altitude faisant doucement onduler sa cravate Jean-Paul Gaultier.
Texte noir, donc, que 99 F, et qui, dans le pessimisme, va aussi loin que Voyage au bout de la nuit. La noirceur y est cependant toujours tempérée par des lueurs d’espoir. L’auteur exprime sa foi en un avenir meilleur, où l’on pourra « utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités ». Enthousiasmante perspective. Libération. On éprouve l’irrésistible envie, le livre refermé, de danser en s’écriant : bougeons ! Osons ! Soyons fous !
Les mauvais esprits, bien entendu, les éternels obscurantistes (Philippe Sollers, dans Éloge de l’infini, les désigne collectivement par l’expression l’Adversaire ; on aura reconnu notre vieil ennemi à tous, le Mal, tous ceux qui n’aiment pas Sollers, tous ceux qui ne comprennent pas la modernité de 99 F) affecteront de ne voir en Beigbeder qu’un poupon narcissique, un sale gosse infatué de lui-même. On l’entend d’ici, l’Adversaire, les éternels grincheux, les « moralistes rancuneux » (comme le dit encore Sollers dans l’« avertissement » d’Eloge de l’Infini) stigmatiser son œuvre comme le parangon littéraire de la culture jeune, cool, celle qui fait les livres et les films qui marchent, la drogue, l’alcool, le cul, le fric, les potes. Pure mauvaise foi. Lorsque Beigbeder a l’air de sacrifier à la bêtise et au cynisme, c’est pour mieux les dénoncer. Il nous montre qu’aucun d’entre nous ne peut prétendre échapper au mal, à la bassesse, à l’avidité, à la médiocrité, et ne s’exclut pas de cette analyse. Son livre « dénonce le mercantilisme universel », mais par honnêteté, sachant qu’il serait vain de prétendre échapper à « la marchandise » (Sollers toujours), sachant qu’un livre est aussi un produit comme un autre, Beigbeder intitule son roman : 99 F. Le narrateur, Octave, vit grassement du mercantilisme tout en le haïssant. Toute l’ambiguïté de Beigbeder est là, mais toute grande œuvre n’est-elle pas justement ambiguë, polysémique ? Énonçons le paradoxe beigbedérien : C’est au moment où il est le plus nul qu’il est le meilleur. C’est dans la stupidité qu’il s’avère génial.
Ce paradoxe fait de Beigbeder le chantre de notre modernité culturelle. Non pas de la culture morte et rance des professeurs « bouffons », des universitaires « prise de tête » ou des bibliothèques remplies de vieux bouquins « telmors ». La culture vivante aujourd’hui, celle de l’immense majorité des gens, c’est la publicité, la musique jeune, les magazines people, les jeux télévisés.
Prenons ce dernier exemple, il est caractéristique de la manière dont Beigbeder incarne l’esprit du temps. Autrefois, l’animateur de jeux était un homme sérieux (, telmor), convaincu assez ridiculement de détenir un rôle culturel. Il s’exprimait avec gravité, dans un langage châtié. Rien de tel de nos jours. L’animateur, qu’il exerce ses fonctions à la radio ou à la télévision, ne quitte jamais un sourire entendu. Il se dépense en allusions, clins d’œil, plaisanteries. Envers le candidat ou l’auditeur en ligne, il se montre à la fois gentil et vaguement ironique.
On ne sait jamais très bien s’il l’offre à la sympathie ou à la moquerie du public. D’ailleurs les applaudissements, les cris d’enthousiasme de ce dernier paraissent toujours forcés. Ils se tiennent à la limite de la huée, comme si une sorte de honte de l’enthousiasme les poussait à se nier et à se retourner en leur contraire. L’animateur lui-même ne se place pas en dehors de l’équivoque : il semble à la fois proposer ses calembours et ses blagues comme de l’esprit et comme de la stupidité. Bref, tout fonctionne au second degré. Mais, curieusement, ce second degré n’est aucunement une invitation à critiquer ce qui se passe sur scène ou à l’antenne, l’exhibitionnisme, l’aliénation à l’argent, la recherche à tout prix de satisfactions narcissiques rudimentaires, l’avilissement des êtres, leur réduction à leur propre caricature, leur réification. Il permet au contraire de les accomplir pleinement. Ce second degré, sollicitude ricanante, applaudissements moqueurs, fonctionne comme un signe d’intelligence, au double sens du terme. Au premier sens, celui de l’esprit, cela signifie : « je ne suis pas aussi bête que j’en ai l’air ». Mais comme rien d’autre ne manifeste ce que pourrait être cette moindre bêtise, il permet de s’abandonner à la pure stupidité avec bonne conscience. Ainsi la vulgarité et la bassesse sont-elles plus intégrales et plus profondes lorsque, singeant les apparences de l’esprit (la distance) elles l’entraînent avec elles et le compromettent. Le second degré ne fait référence à l’intelligence que pour la faire disparaître plus complètement. Tout le monde est aussi bête que moi, puisque l’intelligence, voyez-vous, ce n’est que cela. Signe d’intelligence, dès lors, ce second degré, dans l’autre acception : signe permettant d’établir une complicité. D’abord, l’ambiguïté paraît simplement agressive. Mettant les gens en valeur, on les ridiculise. On dirait que, dans ce système, toute mise en public est à la fois glorieuse et grotesque. Elle se donne comme amour, elle est une destruction. N’importe qui est une vedette cinq minutes ou une heure, comme le voulait Warhol, mais une vedette vide. Tout vedettariat, qui se fait passer pour une assomption, est aussi un sacrifice et une dévoration. Tel est le prix à payer. Ainsi, n’importe qui devient différent de tout le monde en une cérémonie bouffonne qui consiste à le renvoyer à sa nullité, afin de satisfaire le narcissisme du public. Il peut ainsi voir dans le candidat, dans l’auditeur en ligne, une figure double : lui-même, dans son désir narcissique d’être différent, et l’autre, qu’il s’agit de renvoyer au rien. La vedette d’une heure devient la victime expiatoire grâce à laquelle la bêtise achète sa rédemption, et le droit de se perpétuer. La négation de la victime expiatoire (heureuse et souriante au cœur du sacrifice télévisuel) se révèle comme négation de soi. Le mépris de l’autre, de la victime, permet d’aller jusqu’au bout du mépris de soi, tout en feignant de s’en croire lavé parce qu’on l’a symboliquement universalisé.
L’esthétique de Frédéric Beigbeder, sa morale (lesquelles ne diffèrent pas : tout choix esthétique est un choix moral) est une esthétique de jeux télévisés. Tout son travail stylistique consiste à donner des signes d’intelligence, qui paraissent en permanence dénier sa bêtise. Mais ils ne font que l’affirmer et lui donner un alibi. Aussi son œuvre peut-elle être considérée comme l’épopée moderne du narcissisme de la bassesse. En manifestant son mépris de ses personnages, de son public, des êtres en général, l’animateur Beigbeder se vautre voluptueusement dans l’adoration méprisante de sa propre personne. Telle est la forme de son génie, et son titre à notre admiration.
Les qualités morales et intellectuelles de Frédéric Beigbeder lui permettent d’occuper une place de choix dans la critique littéraire et de juger les écrivains (dans Elle, Voici, Lire, Le Masque et la Plume, Paris Première, au Figaro littéraire). Des esprits lucides, reconnaissant la parenté spirituelle entre notre auteur et un animateur pré pubère de NRJ à casquette à l’envers, lui ont confié la présentation du Top 50 de la littérature du XXe siècle : Dernier Inventaire avant liquidation. Personne n’était plus qualifié : « il est temps de réentendre la voix de ces hommes et femmes comme au premier jour de leur publication, en la débarrassant, l’espace d’un instant, des appareils critiques et autres notes en bas de page qui ont tant contribué à dégoûter leurs lecteurs ». En effet, voilà une éternité que nous subissons, on le sait, la tyrannie de la note en bas de page, voilà des lustres que les professeurs assomment les adolescents avec des torrents d’érudition indigeste. Il fallait que cessent ce scandale et ce gâchis. Car, si l’on y réfléchit bien, à quoi sert la note en bas de page, fruit d’années de recherches pénibles dans des lieux sinistres ? Qu’est-ce qu’on y trouve, dans ces fameuses notes en bas de page qui nous gâtent la lecture des grandes œuvres ? Rien. Des anecdotes sur la vie de l’écrivain, les gens qu’il a connus, aimés, des détails sur la vie matérielle et intellectuelle de son époque, l’identification de personnes mentionnées dans le texte, la définition de termes vieillis ou dont le sens a changé, bref un fatras, rien qui permette sérieusement de « réentendre la voix de ces hommes et femmes comme au premier jour ». Noble tâche, dans laquelle la méthode beigbederienne excelle, aussi efficace dans la critique que dans la création.
Chaque étude se présente de la même manière.
Le critique commence par parler de lui-même, pour regretter de ne pas faire partie du Top 50. Second degré, se dit-on : en fait il fait semblant de regretter. Superficielle lecture ; celui qui a saisi toute la complexité beigbederienne, telle que nous l’avons analysée, comprend qu’en réalité, par une ruse sublime du narcissisme, l’auteur fait semblant de faire semblant d’être narcissique.
Dans un deuxième temps, on passe à l’analyse de l’œuvre. La méthode beigbederienne consiste a priori à résumer ce que raconte le livre et à en dire ce que tout le monde en sait déjà sans avoir eu besoin de le lire (il y a des dictionnaires et des manuels scolaires). Mais tout est dans la manière, dans le style. Quel vieux professeur rabâchant d’ennuyeux poncifs sur la littérature aurait songé à définir L’Amant de Lady Chatterley comme un « hymne à la sexualité amoureuse » ? Et cette analyse serrée, lumineuse, du « Pont Mirabeau » :
De même, dans le vers : « Les jours s’en vont, je demeure » entend-on distinctement « je meurs ». Choc cataclysmique, lenteur de la vie contre violence du désir, vie contre mort, et le tout rédigé pour se taper Marie Laurencin, la même que dans « L’Été indien » de Joe Dassin.
La vie, la mort, l’amour. Partir c’est mourir un peu, mais rester aussi. Au fond tout est vie et mort. Et c’est cela la poésie. Il suffisait d’un peu d’attention pour le comprendre. Comme tout cela est à des années-lumière de l’académisme pompier des professeurs. Comme tout cela est cool. Comme il faut remercier M. et Mme Grasset de nous offrir une œuvre d’un tel niveau. Ah, si nous avions eu Frédéric Beigbeder pour nous parler de D. H. Lawrence et d’« hymne à la sexualité amoureuse », il est certain que nous aurions fait de brillantes études au lieu de perdre notre jeunesse.
On apprend beaucoup de choses nouvelles dans Dernier inventaire avant liquidation. Par exemple, que « Tristes tropiques est un des premiers essais tropicaux et savants qui s’intéresse à d’autres modes de vie que le nôtre. » Remettant audacieusement à leur place (c’est-à-dire dans le néant) toutes les recherches ethnologiques depuis le milieu du XIXe siècle, Frédéric Beigbeder considère, en un raccourci fulgurant, que le seul prédécesseur de Lévi-Strauss, ce n’est pas Morgan, ni Malinowski, ni Griaule, c’est Montesquieu avec ses Lettres persanes. Spontanément, on ne considérerait pas cette histoire de grand seigneur persan voyageant en France comme une étude sérieuse des civilisations lointaines. Beigbeder rafraîchit notre regard sur la littérature. D’ailleurs Montesquieu lui-même est remis à sa place : « un véritable sans-papiers critiquant la France se serait fait raccompagner à la frontière manu militari ». C’est encore vrai aujourd’hui : Cheiks et autres sultans rasent les murs du XVIe arrondissement. Et puis, contrairement aux apparences, ce n’est pas du politiquement correct bas de gamme que d’évoquer le sort des sans-papiers à propos des Lettres persanes. La preuve : Frédéric Beigbeder dit que le politiquement correct, il est contre. Alors…
Mais toute la complexité de la pensée beigbederienne apparaît dans l’étude consacrée à Prévert. Après avoir reconnu que Prévert, c’est parfois un peu simplet, plein de vérités premières, de gentils poncifs et de facilités, l’essayiste s’élève malgré tout contre ceux qui le dénigrent. Il nous révèle en effet que, si la critique n’aime pas Prévert, ce n’est pas parce que sa poésie est faible, non, c’est parce qu’elle est populaire. La conclusion s’impose, elle est irréfutable : toute critique négative est faite pour de mauvaises raisons, jalousie ou snobisme, donc toute critique est irrecevable, surtout lorsqu’elle s’exerce à l’encontre de qui a du succès. Corollaire : toute critique à l’encontre de Frédéric Beigbeder lui-même est injustifiée, puisqu’il a du succès.
Chacune des études de cet ouvrage comporte un troisième temps, la chute, le trait final, la blague qui détend l’atmosphère après tant de contention mentale. Beigbeder conclut ainsi brillamment son exégèse de Nadja où Breton proclame que « la beauté sera convulsive ou ne sera pas » : « en refermant Nadja, il n’est pas impossible que vous soyez pris de convulsions inquiétantes ».
Mais l’humour n’est pas réservé à la chute, on le trouve presque à chaque ligne. L’auteur est tellement spirituel qu’il réussit à rendre, comme l’annonce la quatrième de couverture, « leurs couleurs à ces classiques parfois trop lointains ». Au sujet de Capri, cadre du Mépris d’Alberto Moravia, il renouvelle avec à propos l’art de la mention plaisante de « Capri c’est fini » d’Hervé Vilard, blague que l’on n’osait plus faire parce qu’on la croyait usée depuis quinze ans. Beigbeder, comme Elkabbach, ose. Ici et là, un blanc : l’auteur feint d’avoir été censuré pour un mot ou un paragraphe leste (bonne astuce, qui nous fait nous esclaffer depuis les années soixante-dix, où elle fleurissait dans Pilote). Il recommande de ne pas confondre Sous le soleil de Satan avec « Sous le soleil exactement », évoque les romans « latino-épiques (et pique et colegram) » (quelle verve), révèle que Simone de Beauvoir « se transforma en castor (et par conséquent Sartre en zoophile) » (quel esprit), précise que Claude Lévi-Strauss « n’a rien à voir avec l’inventeur du jean 501 » (on s’étrangle), et que son parcours « l’a mené de la philosophie à l’ethnologie en passant, non par la Lorraine avec ses sabots, mais par le Brésil avec ses Indiens » (quel brio, on n’en peut plus). Il suffit d’ajouter à cela deux ou trois grivoiseries et le tour est joué, voilà les grandes œuvres de la littérature mises à la portée du grand public. Il ne faut pas lésiner, avec le grand public. La littérature est une dame un peu trop mûre, à l’air revêche et respectable. Beigbeder la relooke pour la rendre désirable. Elle apparaît dans Dernier inventaire avant liquidation comme une vieille putain ordurière, boudinée dans de la lingerie bas de gamme. C’est tout de même beaucoup mieux. Cela s’appelle démocratisation. Beaucoup plus fort que la littérature à l’usage de la ménagère de moins de cinquante ans, Frédéric Beigbeder a réussi le digest littéraire à l’usage des abrutis de tous âges et de tout sexe. La critique pour L’Idiot universel.
La littérature est ardue, parfois. On peut tenter de s’en servir pour aller un peu plus haut que soi, un peu plus loin. Cela exige de se défaire de quelques certitudes. Tout cela est fatigant, lent. Beigbeder, intrépide conquérant, va vite. La littérature, il s’en empare, il la marque de son sceau. Il en fait son territoire, avec les mêmes moyens que les félins délimitant le leur. Ou, plus exactement, comme l’enfant en bas âge, heureux et fier de sa déjection, qui éprouve le besoin de l’étaler un peu partout. Beigbeder pond sur les écrivains du XXe siècle un étron de deux cents pages. Le geste va loin dans le symbolique. Il signifie : voyez, ce n’est pas si difficile, tout cela est à vous comme à moi, tout cela est notre image, ces grands livres c’est vous, c’est moi, c’est de la bonne, de la suave, de l’intime, de la puissante, de la sublime merde.
Marie Darrieusecq ou la colossale finesse
Truismes est le premier roman de Marie Darrieusecq, publié par P. O. L, maison réputée pour privilégier la qualité, avec les risques qu’elle comporte. L’exigence qu’on a prêtée à l’auteur sur la réputation de l’éditeur n’a pas empêché Truismes de remporter un grand succès. On s’est arraché le manuscrit, puis, l’ouvrage imprimé, déluge médiatique, le Tout-Paris littéraire n’a plus parlé que de Marie Darrieusecq pendant trois semaines.
Truismes est une histoire simple, dans le genre de La Métamorphose : une jeune parfumeuse, niaise et soumise, chargée de faire reluire les clients de sa parfumerie un peu spéciale pour la moitié du Smic, se transforme progressivement en truie. C’est aussi un roman d’anticipation, qui se déroule après-demain, dans une France où de vilains nationalistes, puritains par-devant et pervers par-derrière, ont pris le pouvoir. Après une première partie qui se veut grinçante, on s’élève jusqu’au lyrisme : la truie tombe amoureuse d’un loup-garou, qui se fait tuer parce qu’il mange trop de livreurs de pizzas. Du coup, la truie retourne à la terre avec ses frères les cochons évadés, se vautre dans la boue des forêts sauvages en mangeant des glands. Rideau, applaudissements, béances de mâchoires de journalistes épatés par tant d’audace et d’originalité. Il y a un côté péquenot chez les journalistes littéraires : le premier batteur d’estrade venu suffit à leur faire ouvrir des yeux ronds.
Truismes est une petite crotte desséchée, affectée de tous les tics de style contemporains. Ça se voudrait méchant, c’est très bête. Le sujet même est plein d’enseignement. Il est curieux d’observer, ces derniers temps, combien de jeunes femmes écrivains mettent en scène avec délectation l’humiliation de femmes idiotes. On dirait de la nostalgie. L’héroïne de Marie Darrieusecq accepte tout avec la même égalité d’humeur : sous-payée, humiliée, exploitée par son patron, par sa mère, sodomisée par le premier venu, trompée par son amant, torturée par les uns et bafouée par les autres, elle traverse la vie sans rien comprendre, répétant qu’elle ne connaît rien à la politique.
On pourrait penser qu’il s’agit d’un portrait cruel de l’aliénation, une fable sur le décervelage moderne. Rien de plus décapant que de promener un candide à travers les turpitudes du monde. Il faudrait distinguer cependant le candide et la parfaite imbécile. Il faudrait surtout que le portrait de notre monde, tel qu’il apparaît dans le regard de cette imbécile, soit juste, qu’il réveille les consciences. A l’inverse, la fable d’anticipation de Marie Darrieusecq ne permet de nourrir aucune analyse : elle imagine une république fasciste corrompue où les commandos anti-avortement et une SPA radicale auraient pris le pouvoir avec Le Pen, des orgies dont le style oscille entre Caligula et Salo, des gardes du corps abattant de pauvres enfants enlevés pour les besoins des ogres d’extrême droite. Qu’on ne se figure rien de grandiose ni de pervers : c’est juste complaisant, caricatural, tellement peu crédible qu’on n’éprouve aucune crainte de tels guignols, de même qu’on se trouve dispensé d’essayer de comprendre comment ils peuvent exister. Si ce texte est censé être une fable progressiste, il produit l’effet contraire, de même que ces films qui prétendent condamner la violence et prennent ce prétexte pour s’y vautrer. Mais un roman qui stigmatise les vilains fascistes du futur ne peut qu’être sympathique. Il a donné des gages de correction politique.
Le sang et la merde ont certes leur dignité littéraire, à condition toutefois qu’ils ne figurent pas dans le texte pour faire bien, qu’ils ne soient pas les alibis de petite-bourgeoises littéraires propres sur elles, qui cherchent à se donner des airs sulfureux et à permettre aux critiques de jouer la vieille comédie de l’effarouchement. Augias de Claude Louis-Combet manipule les mêmes matières, il va même beaucoup plus loin dans ce sens. Il inquiète, il fait rire. Il triture la matière cruelle du mythe. En revanche, le caca et le vomi dont Marie Darrieusecq tartine ses pages, ce n’est pas du Sade ni du Louis-Combet. C’est juste triste, c’est du caca qui vient de la tête, péniblement excrété par un cerveau constipé. Partant, c’est tout bêtement, tout platement immonde :
Honoré avait égorgé mon petit cochon d’Inde et il l’avait mis dans la poche avant de ma blouse. Je n’ai pas pu reprendre la blouse. J’ai vomi. Il y avait du sang de cochon partout sur le palier, et du vomi.
Quand j’ai vu les rillettes, je n’ai pas pu me retenir une seconde : j’ai vomi là, dans la cuisine.
Je ne pouvais plus du tout marcher debout et je dormais dans mon caca, ça me tenait chaud et j’aimais bien l’odeur. […] Il n’y avait plus aucun psychiatre parce qu’un jour les gendarmes les avaient tous embarqués et même certains de leurs corps pourrissaient dans la cour, on avait entendu des coups de feu. […] Je suis allée renifler les corps dans la cour et ça m’a paru tout à fait bien. C’était chaud, tendre, avec de gros vers blancs qui éclataient en jus sucré. Tout le monde ou presque s’y est mis. Moi, tous les matins, je fourrais mon museau dans les panses, c’est ce qu’il y avait de meilleur. Ça fouissait et ça grouillait sous la dent, ensuite je me faisais rôtir au soleil.
J’avais le ventre qui gargouillait de toute cette nourriture, c’était gênant, je serais bien rentrée sous terre. Heureusement pour moi il y avait une jeune fille pendue par les cheveux à un lustre et qui faisait encore plus de bruit, tout son intérieur dégoulinait par terre boyaux et tout, on s’était bien amusé avec elle.
Ad libitum. C’est ce qu’on appelle la littérature française de qualité. On aura noté au passage la kolossale finesse du gag : la jeune fille pendue fait plus de gargouillements que l’héroïne parce qu’on l’a éventrée. Il y a un côté littérature pour fête de la bière chez Marie Darieussecq, c’est le même goût des delicatessen et de l’humour distingué. Si on y ajoute l’idéologie de la communication complètement cosmique avec la nature et les ancêtres, la fascination crapoteuse pour la torture et l’humiliation derrière la façade d’une apparente dénonciation, le tout forme une atmosphère empestée. On en sort avec soulagement.
Marie Darrieusecq, qui a fait de bonnes études et qui enseigne la littérature, fait parler une parfumeuse inculte. Ou plus exactement, c’est la truie qui raconte. La bêtise, la lâcheté, la passivité de l’héroïne font qu’elle se transforme en effet, tout naturellement, en truie. On n’est pas surpris. Et là, une fois la métamorphose accomplie, c’est le miracle, d’abord de l’amour fou, ensuite de la communication profonde avec le monde. La femme n’a rien appris, mais la truie sait tout d’emblée, sans avoir eu besoin de réfléchir. Intéressante leçon.
Rien de plus chic, quand on est une intellectuelle, que de manifester son mépris et sa honte de l’intelligence : faire parler l’andouille, se calquer sur le langage pauvre et bête qu’on lui attribue, que de pauvres filles sont censées avoir, c’est ne plus être cette conscience creuse et sèche que l’on prête à l’intellectuelle. C’est acquérir de l’authenticité, mais une authenticité pleinement consciente. On encaisse ainsi un double bénéfice : d’un côté on est l’écrivain, on est intelligent et on cause bien dans le poste. De l’autre on démontre qu’on peut se fondre dans l’épaisseur des choses, dans le cerveau obtus du peuple. On est la brute et l’esprit, Caliban et Ariel, et par là on dépasse toutes les brutes et tous les esprits. On est un génie. L’intelligence est toujours mal portée. Elle suscite le soupçon, elle engendre le doute. Faire la bête, c’est s’innocenter de tout. Il faut mépriser ce genre de stratégie littéraire et ces intellectuels honteux. Ils donneraient des arguments à la barbarie des Khmers rouges, qui les envoyaient gratter la terre. Marie Darrieusecq trouve que c’est une rédemption pour sa truie, de gratter la terre. Lorsqu’on dégrade sa propre intelligence, il ne faut pas s’étonner si d’autres un jour vous prennent au mot.
Faire parler l’andouille comporte également un avantage inestimable : inutile de se préoccuper d’écriture. On va imiter le langage rudimentaire de ces gens-là. L’expression qui caractérise Marie Darrieusecq, le tic de son écriture, c’est : « ça faisait comme », « ça me faisait ». On en relèverait des dizaines dans ce chef-d’œuvre de travail du style. Les imbéciles ne savent pas décrire ce qui se passe en eux, ils en sont au stade primitif de la sensation brute, mais tellement vraie, tellement authentique. Le « ça me faisait » manifeste que nous atteignons le point ultime, l’indicible, nous sommes à l’écoute du gargouillis. Il suffit de se laisser aller. Marie Darrieusecq ne s’en prive pas. Relevé de quelques verbes, sur une dizaine de lignes : il n’y avait, les avait, on avait, on faisait, ça me faisait, je me disais qu’il fallait, on n’avait plus, ça allait. Palme de l’élégance : ça a fait comme si ça ne pouvait plus. À quatre pages d’écart : ça m’a comme qui dirait détendue et ça m’a comme qui dirait réveillée.
Le plus insupportable arrive à la fin, quand Marie Darrieusecq, dans le but sans doute de démontrer qu’elle sait aussi faire autre chose, se met en devoir d’accomplir une démonstration de lyrisme panthéiste. Le loup-garou lance son hurlement à la lune :
Yvan a hurlé de nouveau. Mon sang s’est figé dans mes veines, j’étais incapable de bouger. Je n’avais même plus peur, tous mes muscles et mon cœur semblaient morts. J’entendais le monde s’arrêter de vivre sous le hurlement de Yvan, c’était comme si toute l’histoire du monde se nouait dans ce hurlement, je ne sais pas comment dire, tout ce qui nous est arrivé depuis toujours.
L’affectation ici, car tout ça est affecté, pas sincère une seconde, appartient à un type de mensonge stylistique repérable et devenu assez courant, qu’on pourrait appeler le lyrisme négligé : on fait appel à des entités vagues et immenses, le monde, les ancêtres, la nature, le temps, la vie et la mort. On fait passer ça par quelques organes bien déterminés (mon cœur et mon sang), on emploie quelques formules bien grandiloquentes, et on prend garde à glisser dans le tout quelques maladresses, des lourdeurs du genre : « c’était comme si », « ça faisait comme », « je ne sais pas comment dire », chargées de manifester la sincérité de celui qui parle, l’émotion à l’état brut. On nous dit ces grandes choses en toute simplicité :
Yvan était gris argenté, avec un long museau à la fois solide et très fin, une gueule virile, forte, élégante, de longues pattes bien recouvertes et une poitrine très large, velue et douce. Yvan c’était l’incarnation de la beauté […]. Les ruines du palais se brouillaient dans une vapeur jaune et ça faisait comme une poudre très fine qui se déposait, une poussière de lumière qui tombait doucement sur les choses […]. Yvan étincelait, on ne pouvait presque plus le distinguer dans ce halo qui l’embrasait, qui l’effaçait, j’ai cru qu’il allait se fondre lentement dans mes bras et j’ai crié et je l’ai serré fort contre moi.
On a beau dire, la littérature, c’est quelque chose. « Une poussière de lumière », c’est très neuf, comme métaphore. Et le coup du contre-jour en halo sur le héros métamorphosé en bête sauvage ? Splendide ! On se croirait dans un documentaire de Walt Disney. Allez, encore un ou deux extraits de clips, dans le pur style commentaire lyrique de la vie des animaux. La truie, inspirée par les dieux, a des visions grandioses :
Je lui ai fait la longue liste de tous ses frères morts, le nom de chaque horde. Je lui ai parlé des derniers loups, ceux qui vivent cachés dans les ruines du Bronx et que personne n’ose approcher. Je lui ai parlé des rêves des enfants, des cauchemars des hommes, je lui ai parlé de la Terre. Je ne savais pas d’où je sortais tout ça, ça me venait, c’était des choses que je découvrais très au fond de moi.
Marie Darrieusecq devrait changer de métier, depuis quelque temps son succès tend à fléchir. On la verrait très bien faire carrière comme parolière de Johnny Hallyday ou de Patrick Bruel. Elle sait exactement quand il faut dire « Bronx ». Elle a le sens du chromo et de la formule pour carte postale : « la force patiente des futures moissons », « j’ai respiré avec le croisement des vents », « mon sang a coulé avec le poids des neiges ». Elle fait aussi dans la belle page naturaliste, du genre de celles que nous infligent parfois les plus péniblement pompeux des écrivains de la fin du siècle dernier, l’appel de la race, l’instinct déchaîné et tout le tremblement :
Dans mes artères j’ai senti battre l’appel des autres animaux, l’affrontement et l’accouplement, le parfum désirable de ma race en rut. L’envie de la vie faisait des vagues sous ma peau, ça me venait de partout, comme des galops de sangliers dans mon cerveau, des éclats de foudre dans mes muscles, ça me venait du fond du vent, du plus ancien des races continuées.
La truie ajoute un peu plus loin : « ne riez pas ». On comprend la précaution. On ne comprend pas en revanche que les éditeurs ne se soient pas esclaffés à cette lecture. Nous resterons sur ce mystère.